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Angoulême-Limoges : le train oublié

Charente Libre, 17 février 2011

Plus de deux heures pour rallier Limoges depuis Angoulême et un trajet improbable qui traverse l’est charentais. À cheval sur deux régions, la ligne a des airs de train délaissé CL s’est offert un aller-retour.

Plus de 160 000 passagers empruntent la ligne à l'année. Le reste de la semaine est en dents de scie.

Plus de 160 000 passagers empruntent la ligne à l'année, mais selon une fréquentation très irrégulière. Ainsi, le vendredi soir, c'est le plein. Le reste de la semaine est en dents de scie. Photos Phil Messelet et S. U.

« Il faut vraiment que j’aime ma grand-mère pour accepter de perdre mon temps dans un train fantôme. » Cédric a sauté dans le TER à Aixe-sur-Vienne, direction Angoulême, vendredi soir. Après trois quarts d’heure de trajet, ce trentenaire, né à Gond-Pontouvre mais installé en Haute-Vienne, émerge d’un semi-coma pour se mêler à la conversation.

Dans le wagon, la discussion entre voyageurs porte sur le parcours Angoulême-Limoges: 122 kilomètres entre les deux chefs-lieux par le rail (105 kilomètres par la route). Temps de parcours: environ deux heures, voire un peu plus quand le train s’arrête dans douze des quinze gares ou haltes qui jalonnent l’itinéraire. Par la route, il faut grosso modo une heure vingt.

L’improbable gare de Chasseneuil

« Train fantôme. » Anne-Marie trouve l’expression de Cédric abusive. « Certains jours, il n’y a pas un chat, c’est vrai. Le vendredi, ça grouille de jeunes. Et dans les deux sens, recadre la sexagénaire de Soyaux, habituée de la ligne. Regardez sur le quai », ajoute-t-elle au moment où le train s’immobilise en gare de Chabanais. Ils sont une bonne vingtaine ce soir-là à descendre du TER et à peu près autant à y monter. Ils étaient, à vue de nez, encore plus nombreux un quart d’heure plus tôt en gare de Saint-Junien.

« Je dirais plutôt qu’Angoulême-Limoges est un circuit oublié, reprend Paul, un père de famille de Haute-Vienne. Aujourd’hui, il n’y en a que pour le TGV. » « Vous pouvez même dire que c’est un trajet abandonné, renchérit Alexandre, 17 ans, élève dans un lycée de Saint-Junien, qui partage son temps libre entre la Charente où vit son père et la Haute-Vienne où habite sa mère. Il suffit de regarder l’état de la voie pour s’en rendre compte. »

L’escale la plus improbable est, de loin, celle de Chasseneuil-sur-Bonnieure. Le gigantesque bâtiment en pierre à de faux airs de décors de Far West: fenêtres brisées, façade décrépie, les tags sur les murs en prime.

« Quand il pleut ou qu’il fait froid, je ne vous dis pas dans quelles conditions on attend le train le vendredi soir », lâchent Isaac et Estelle, deux élèves du lycée de Chasseneuil, impatients d’arriver à Angoulême après une semaine de travail. « La ville mérite mieux que cette verrue », s’emporte Henriette Trimoulinard, de la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (Fnaut) Poitou-Charentes. Depuis des années, cette paisible retraitée de Suaux n’en finit plus de dénoncer les « horaires inadaptées » et « l’insuffisance de fréquences ». « Ça ne fonctionne pas parce qu’on est sur une ligne à cheval sur deux régions, Limousin et Poitou-Charentes. Côté Haute-Vienne, ça va parce que le trajet est conventionné. Mais côté Charente, ce n’est pas la priorité. » Et la déléguée départementale de pointer quelques incohérences: « Si vous devez aller à Saintes en habitant, comme moi, dans l’est de la Charente, vous avez, par exemple, un train qui arrive à Angoulême à 7h22. Mais le TER pour Saintes part à 7h20! Autre écueil: quand vous prenez le train pour Angoulême qui arrive à 8h42, vous restez stationné 13 minutes à La Rochefoucauld parce qu’un autre train est prioritaire sur la voie. »

« Les horaires proposés ne sont pas du tout adaptés au rythme de vie des gens, c’est sûr. Mais en ce qui concerne l’état de la voie, ça s’est arrangé, relativise Jean-Jacques, un passager monté à Roumazières. Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, la voie était tellement usée qu’ils avaient dû réduire la vitesse entre Roumazières et Saillat. On a perdu quatre à cinq minutes de temps de parcours. »

« En 1914, en traction vapeur, avec 19 points d’arrêt, des correspondances avec des lignes satellites, un service bagages marchandises, on bouclait le parcours en 3h37 minutes. Toutes proportions gardées, avons-nous tellement avancé aujourd’hui? », s’interroge Henriette Trimoulinard.

Au-delà des critiques cinglantes, les voyageurs rencontrés ce vendredi-là sont tous d’accord pour dire que cette ligne est nécessaire. « Ce serait bien dommage si elle devait disparaître », estime Arlette Colin, une retraitée de Saint-Junien, utilisatrice régulière du trajet. Et dans sa totalité. « Mon fils vit à Angoulême, ma fille habite à Limoges. »

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